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Nouari Nezzar
“Nous sommes des sans-papiers dans notre propre pays”
C'est un documentaire télévisuel sur le défunt peintre Cherif Merzougui, qui a fait connaître au public le jeune Nouari Nezzar aux débuts des années 1980. Ses chansons, des ballades interprétées à la guitare sèche, avaient servi de bande sonore et révélé, du même coup, un artiste au cachet musical très original. Depuis, en vingt ans d'une carrière plutôt discrète, ce perfectionniste qui n'arrête pas de faire de la recherche n'a produit qu'un seul album. Au grand dam de ses admirateurs. C'est peut-être peu, mais suffisant pour influencer toute une génération de jeunes chanteurs en mal de modèles et qui ont repris sa technique de guitare et sa manière de chanter. Il nous a reçus dans son petit studio, un modeste local beaucoup plus encombré par du matériel informatique que par les instruments de musique, et nous a interprété à la guitare quelques-unes des nouvelles compositions qui devraient figurer dans l'album qu'il compte sortir au printemps. Verdict : du très bon rock-folk chaoui comme on aimerait en entendre un peu plus souvent. Nouari nous a également entretenu des nombreux écueils que rencontrent ceux qui, vaille que vaille, tentent de sauver un patrimoine artistique et culturel menacé, tout en essayent d'inscrire la musique chaouie dans l'universalité.
Liberté : Nouari, pourquoi ces dix ans de silence ?
Nouari Nezzar : En fait, je n'avais rien à dire à mes compatriotes chaouis et pour dire vrai, la majorité a été emportée par le style “arrassi”, le style fêtes.
C'est un style qui vous révolte ?
Non, du tout. Je demande ma part, c'est tout, même si je suis étonné que tant de gens partagent ce “mauvais goût”. Je me pose la question de savoir s'il n'y a plus un public qui veut écouter de belles choses.
Oui, mais ceux qui faisaient autre chose que le “arrassi” n'ont rien produit. Vous avez laissé le champ libre.
Non, nous n'avons pas laissé le champ libre. D'abord, il faut comprendre une chose, nous sommes des musiciens, des compositeurs-chanteurs. Nous ne sommes pas des éditeurs, et les éditeurs, eux, demandent des trucs faciles et populaires. Cela dit, c'est un genre que je respecte énormément. J'ai travaillé, entre autres, pour cheb Aziz, que Dieu ait son âme, et je lui ai fait de belles choses, et à ce propos, dans le deuxième album, j'ai fait toutes les chansons paroles et musiques dont la chanson Rahou djani khebrek a été reprise par, entre autres, Khalass et Aârrass sans même mentionner le nom du compositeur. Je condamne ces gens qui pillent le travail des autres, sans même mentionner le nom de l'artiste qui a produit l'œuvre.
Sinon, y aura-t-il bientôt un nouvel album sur le marché ?
Oui, je compte sortir un nouvel album d'ici le printemps prochain, si mon travail me laisse un peu de temps libre, car il faut bien vivre. Ce sera un travail fidèle à mon style, du rock-folk chaoui, mais avec des sonorités résolument modernes. Je peux vous dire que j'ai fait beaucoup de recherches et j'ai mis à profit cette période d'hibernation pour m'initier à l'informatique musicale. L'informatique met à la disposition des artistes un outil extraordinaire avec des sons professionnels. C'est là que le mot liberté prend tout son sens. Tu n'es plus tributaire de musiciens approximatifs ou qui ne viennent aux répétitions que quand ils le veulent bien.
Quelles sont les influences qui ont façonné le style Nouari Nezzar ?
Je vais peut-être vous étonner, mais mes premières influences, c'est Abdelhalim Hafez et le charqi en général, mais étant donné que c'est toujours la même rengaine, je m'en suis vite lassé. Dans les années 1970, on m'a offert un magnéto 4 pistes avec une bande, où étaient enregistrés tous les tubes du siècle. J'ai alors découvert presque toute la musique de l'époque : le jazz, le rock, les Beatles, James Brown et tous les autres. Il y a également toute la chanson populaire algérienne qui m'a influencé, Cheikh Hamada, Aïssa El Djermouni, Beggar Hedda, Guerrouabi et d'autres encore.
Et ton jeu de guitare alors, de qui t'es-tu inspiré ?
Pour le jeu de guitare, c'est une technique très personnelle que j'ai développée à force de jouer. Je n'ai jamais écouté quelqu'un pour l'imiter, je suis trop fainéant pour ça. Je suis mon instinct et je développe la rapidité et la dextérité.
Est-ce que tu vois une relève quelque part dans la chanson d'expression chaouie ?
(Moment de réflexion) Non, je ne vois personne. Même ceux qui ont commencé à chanter en chaoui, ils se sont mis à chanter en arabe, comme Massinissa par exemple. Les gens, maintenant, fuient la chanson d'expression chaouie, car ils pensent qu'elle va les cantonner dans un ghetto, donc pour toucher un plus grand public, ils chantent en arabe.
Oui, mais vous, les pionniers de ce genre, vous avez manqué à votre devoir de présence. Vous vous êtes tu pendant toutes ces années.
Le problème est que nous n'avons pas de mécènes. Nous n'avons pas non plus d'éditeurs ni de producteurs. Les éditeurs qui existent ne sont intéressés que par l'argent. J'ai été, en 1982, le premier à chanter en chaoui à la télé et quand je dis chanter, ce n'est pas les deux ou trois mots que l'on jette comme ça, du genre “ekker annouguir” pour amuser la galerie. J'ai été expressément fier d'avoir chanté en chaoui à la télévision nationale pour nos vieux et nos vieilles qui étaient contents d'entendre leur langue maternelle pour la première fois à la télé. Nous, les chanteurs chaouis, nous sommes des sans-papiers dans notre propre pays. Nous sommes boycottés. Nous ne passons nulle part, nous ne sommes invités nulle part. Même au festival de Timgad, qui se passe pourtant chez nous, on préfère inviter des vedettes orientales. Nous remercions au passage la télé pour la large part qu'elle fait à la chanson chaouie. Elle nous passe un tas de trucs égyptiens, alors que la télé égyptienne ne passe jamais nos artistes. Ah, au fait, en ce qui concerne mes influences, j'ai failli oublier Idir. Monsieur Idir, à qui je rends un grand hommage en cette occasion.
Un dernier mot ?
J'ai compris une chose : maintenant, je travaille pour mon public.
Entretien réalisé par D. A.
Source:Site Zalatou